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Lire aujourd’hui, penser à demain

Si le confinement nous prive des dernières conférences de la saison, il ne nous empêche pas de faire des projets pour la rentrée.

La très éclairante conférence du grand historien et politologue Pierre Vermeren sur les relations franco-algériennes, le lundi 9 mars, aura, hélas ! été la dernière de la saison 2019-2020. Huit jours plus tard, l’Université a été obligé de fermer ses portes et nous avons dû annuler toutes nos manifestations, pourtant très attendues et qui promettaient d’être passionnantes.  Les écoles ont suivi, ainsi que les bibliothèques, les musées, les cinémas, les théâtres, les salles de concert, les librairies, les restaurants, c’est-à-dire tous les lieux emblématiques de cette civilisation qui est la nôtre et sans lesquels elle ne peut pas vivre. Car se sont des lieux de rencontre, d’échange, de partage, de discussion, d’affrontement qui seuls permettent à uns société de se structurer. Si le confinement nous aide à survivre, il signifie aussi la mort d’une civilisation qui ne peut exister sans les lettres et les arts, sans les écrivains et les artistes, sans les lecteurs et les spectateurs qui leur donnent la réplique et font circuler les idées et les oeuvres. 

Notre civilisation n’est pas une civilisation d’individus isolés ; pour vivre, elle a besoin d’une société, fût-elle réduit à un groupe comme celui que forment les dix jeunes gens, chez Boccace, qui ont fui la peste de Florence. Or, c’est en racontant à tour de rôle les uns pour les autres des histoires que se consolide cette petite société, qui commence aussitôt à se donner quelques règles. La toute première de ces  histoires est significativement consacrée au pouvoir des fables. Souvenez-vous : il y est question d’un sieur Ciappellotto, un fort méchant homme et un fieffé menteur, mais qui ment si bien, même au moment de mourir, que son confesseur lui croit sur parole et  voit en lui le meilleur des chrétiens. Il lui donne non seulement l’absolution, mais s’emploie à ce qu’il soit enterré, selon sa volonté, dans le couvent de son ordre. La tombe de Ciappellotto devient aussitôt un lieu de pèlerinage et le grand menteur finit par être vénéré comme un saint. De nombreux fidèles s’inspirent de la vie exemplaire qu’il s’était inventée. Tel est le pouvoir des fables, suggère Boccace : elles ont beau être mensongères, si l’auteur sait gagner la confiance de l’auditeur ou du lecteur, elles lui feront du bien !

Que ce clin d’oeil vous donne envie de lire ou de relire l’un ou l’autre de nos grands textes. Ils vous feront passer un bon moment et vous aideront à sortir du confinement par les réflexions, les rêves, les émotions qu’ils susciteront en vous. Ils vous rappellent le rôle que jouent les récits, quels qu’ils soient. Nous ne saurons vivre sans eux ni sans ceux qui les inventent, que se soient des écrivains, des philosophes, des historiens. 

C’est pourquoi je m’efforce de mettre sur pied dès maintenant une nouvelle série de rencontres passionnantes à partir de la rentrée de septembre. Quelques-unes des conférences qui ont dû être annulées seront reprogrammées, dans la mesure du possible. Celles qui avaient déjà été fixées et qui figurent dans notre calendrier seront en principe maintenues. Et toute une série de nouvelles conférences viendra compléter cette ébauche de programme. J’avais choisi comme titre de la saison 2020-2021 « Singularité françaises ». Je ne pensais pas que les événements lui conféreraient l’actualité qui est désormais la sienne. Chacun des pays a géré la crise à sa manière et si des similitudes existent entre les pays européens, les différences, voire les divergences ne sont pas moins éclatantes. Peut-être que l’histoire des mentalités, promue par Marc Bloch et Lucien Febvre dans les années trente, nous aidera-t-elle à mieux comprendre ces singularités dont l’histoire remonte parfois loin. Sans doute faut-il relire Saint-Simon et Proust… et beaucoup d’autres auteurs.  Proust qui disait : « Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant sans interruption dans une famille, ne la fera pas douter de la bonté de son Dieu ou du talent de son médecin. » A méditer quand on entend dire que le monde d’après ne ressemblera en rien au monde d’avant…

Portez-vous bien. Prenez soin de vous. Et sachez-moi votre très dévoué serviteur et ami.